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Mardi 22 avril 2008
Difficile de légiférer sur l'incitation à la maigreur sans tomber dans la démagogie.

Lutter contre l'anorexie, tout le monde est pour, évidemment. Mais dans le débat autour de la proposition de loi déposée le mardi 15 Avril 2008 à l'Assemblée Nationale, on détecte comme un flottement, presque une hypocrisie. Le texte proposé par la députée UMP des Bouches du Rhône Valérie Boyer et soutenu par Roselyne Bachelot condamne «le fait de provoquer une personne à rechercher une maigreur excessive en encourageant des restrictions alimentaires prolongées ayant pour effet de l'exposer à un danger de mort ou de compromettre directement sa santé» à deux ans de prison et 30 000 € d'amende. La peine est portée à trois ans et 45 000 euros d'amende si la «recherche de maigreur» a provoqué la mort. Depuis, dans les médias et sur Internet, on découvre avec une fascination morbide la nébuleuse des «sites pro-ana», ces mini plate-formes communautaires où des anorexiques se glorifient de leur pathologie et s'échangent des «trucs et astuces» pour s'amaigrir au mépris de leur santé. Premier effet pervers du débat : Le Monde va même jusqu'à faire des liens sur tous les sites ciblés par la loi pour illustrer un article sur la galaxie pro-ana ! Au cas où vous les chercheriez...

Excès partout...
Du côté des spécialistes, les avis sont partagés. Certains psychiatres se réjouissent que le politique sanctionne la glorification de la pathologie contre laquelle ils luttent au quotidien. «Les politiques sont dans leur rôle : il faut poser des limites ! Et ouvrir enfin la réflexion sur ce sujet !», martèle Philippe Jamet, psychiatre spécialisé auprès des adolescents à l'institut Montsouris. Pourtant, lorsqu'on lui demande s'il a pu constater l'influence de ces sites dans le cadre de son travail, il hésite. «Pas vraiment…» En revanche, il connaît l'impact des modèles de minceur érigés au panthéon du grand public, de Kate Moss à Nicole Richie, et des invitations au régime prônées dans tous les magazines féminins. Même si l'anorexie traverse les époques et ne dépend pas seulement de facteurs sociaux, comme le rappelle Annick Brun, psychologue au Centre des maladies mentales et de l'encéphale (CMME) à l'hôpital Sainte-Anne, les images véhiculées par la mode sont régulièrement pointées d'un doigt accusateur par les médecins. Or la loi reste très floue sur cette zone grise entre la folie des pro-ana et la tendance forte à traquer le moindre bourrelet qui hante l'imaginaire médiatique du féminin. Au départ, Valérie Boyer avait d'ailleurs proposé d'interdire également «les photographies à des fins commerciales d'une personne dont l'apparence corporelle a été modifiée par un logiciel, si elles n'ont pas été accompagnées de la mention "photographie retouchée" ». Elle avait aussi suggéré d'inclure dans le texte une disposition imposant le contrôle médical des mannequins tous les six mois, pour vérifier leur indice de masse corporelle. Ces propositions n'ont pas été retenues… Pourtant, sur les sites pro-ana, les références aux icônes de la minceur - mannequins en tête - sont partout. La carlabrunite aiguë qui sévit depuis quelques mois ne devrait rien arranger.

...justice nulle part ?
N'est-ce pas là le fond du problème ? En tentant de judiciariser ces questions, le législateur se retrouve coincé entre l'excès et l'insignifiance. "D'un côté, si on le prends au pied de la lettre, la justice peux faire condamner toutes les couvertures de magazines féminins qui vont fleurir aux beaux jours et multiplier les invitations au régime. Mais je doute qu'on en arrive là. De l'autre, je remarque que la condamnation pour incitation à la maigreur qui provoque la mort est exactement la même que celle qui sanctionne l'homicide involontaire. J'ai le sentiment qu'on est en plein dans la boulimie législative. Cela me fait penser aux lois sur la pédophilie : elles constituent en réalité des doublons à des lois qui condamnent déjà les crimes sur mineurs. Cette loi est-elle nécessaire ? Pour moi, il s'agit de lois démagogiques qui reflètent une tendance à légiférer sur tout : il ne faut pas fumer, il faut manger cinq légumes par jour, ne pas manger trop ni trop peu. D'ailleurs, pourquoi n'y a-t-il pas aussi une loi sur la boulimie ?" Qu'il se rassure : on trouve déjà une
proposition de loi de 2005 pour lutter contre «l'épidémie d'obésité» (sic). Tandis que certains médecins se réjouissent de l'ouverture du débat grâce au législateur, les avocats s'inquiètent des conséquences juridiques d'une loi forcément imparfaite… d'autant que les sites pro-ana explicitement visés par le texte sont souvent tenus par des anorexiques. «Cela ne va pas les aider de se retrouver en prison… on y mange très mal».


Un débat où règne l'amalgame :
Interviewée par Le Figaro, Valérie Boyer tente de justifier sa proposition de loi qui part manifestement d'une excellente intention... mais en vient à mettre sur le même plan l'incitation à la maigreur et les propos racistes, qui, relèvent, eux, de la loi condamnant le racisme, l'antisémitisme et le négationnisme. Attention au grand mélange cosmique !
par Pascal SPETER publié dans : Politique communauté : Politique française
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